Interview de Jérôme Moussion : synthés, bonheur, prosperité

Interview de Jérôme Moussion : synthés, bonheur, prosperité

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Les clichés ont la vie dure : alors que les faiseurs de préjugés voient en les producteurs techno un vivier d’abrutis adolescents écervelés et incultes, figurez-vous qu’on trouve des gens qui ont fait les beaux arts, tapent le bœuf avec des violoncellistes, le tout en passant des heures à bricoler des beats dans un studio, et sans coke.
Jérôme Moussion est de ceux là.
C’est la trentaine bien entamée et le savoir-faire aiguisé que Jérôme à sorti fin 2014 son 3
ème maxi autoproduit. Homme discret, amoureux des machines, nous l’avons rencontré pour parler de matos, de musique, d’art et de Vendée.

 

Parles nous un peu de ton parcours : comment passe-t-on de l’école des beaux arts à la production techno ?

J’ai mené les 2 en parallèle. Au fur et à mesure, la musique électronique est devenue de plus en plus importante pour moi. Quand j’ai commencé, c’était assez marginal, ça coûtait très cher et il y avait les études aux beaux-arts aussi à gérer. Plus tard, et après plusieurs années dans l’enseignement, j’ai tout stoppé : Le cul entre 2 chaises, la passion m’a poussé à tenter quelque chose de plus concret autour de la techno. Plus facile à dire qu’à faire lorsqu’on essaie de ne pas tricher et qu’on doit faire ses armes dans le milieu : la distribution, développer son réseau sur le net, l’aspect technique qui occupe déjà un « champ » immense. Tout seul, c’est un travail titanesque.

 

Pour tes productions, tu à travaillé avec le violoncelliste Frédéric Petit et le jazzman Olivier Rousseau. Comment c’est de travailler avec des musiciens plus « classiques » ?

C’est facile de travailler avec eux, ils captent tout de suite et créent de superbes mélodies. Olivier Rousseau est venu au studio. J’avais commencé et même bien entamé un morceau, mis à disposition un de mes synthés et on a enregistré pas mal de fichiers MIDI. J’ai gardé ce qui me semblait être le plus en accord avec l’état d’esprit du morceau et je suis passé à l’arrangement. Pour l’anecdote, j’avais omis de mettre une « quantisation » pour l’enregistrement des notes et je n’ai même pas eu besoin d’en ajouter après, tout était nickel ! Frederic Petit étant sur Paris, on a travaillé à distance avec des fichiers audio cette fois. Il avait tout ce qu’il fallait pour enregistrer chez lui, avec du matos de qualité en plus. Sur le dernier maxi « Lapis-Lazuli », ce sont de véritables sonorités de violoncelle que l’on entend.

 

Quel est leur regard sur la techno et sur la scène électronique ?

Réponse de Frédéric Petit :

« J’aime la recherche de sonorités qui est entreprise par les musiciens techno. Donnez leur un synthé quel qu’il soit, trois boucles de drums et immédiatement il en sort quelque chose d’intéressant. Présentez leur une chanteuse et hop, les idées sont tout de suite discutées et un résultat est là peu après. Une fois le projet bouclé on passe à autre chose, à une autre quête. Cela rejoint l’époque baroque durant laquelle les compositeurs écrivaient des musiques qui étaient jouées deux ou trois fois. Ces œuvres servaient, entre autres, à explorer l’orchestration. Une fois entendues elles étaient mises de côté et laissaient la place à de nouvelles musiques qui subissaient le même sort un peu plus tard… Tout était tout le temps nouveau : de l’expérimentation et du talent !
Les musiciens techno sont les représentants de la musique vivante actuelle et c’est ce dont nous avons besoin…»

 

Et quel serait, selon toi, LE morceau de techno ultime à faire écouter à un musicien classique ?

Facile ! Je lui dirai de se connecter à Deep Mix Moscow Radio et il se sentira comme à la maison. Les DJ de cette fabuleuse webradio basée en Russie diffusent non-stop des morceaux mêlant des sons électroniques et acoustiques de très grande qualité. J’écoute cette radio depuis quasiment 10 ans et je ne m’en lasse pas.

 

Tu vis en Vendée, un coin de la France, comme beaucoup d’autres, où il est difficile de créer une vraie effervescence électro. À ton avis pourquoi ?

Peut être que la chanson française et le reggae pour ne citer qu’eux sont mis en évidence plus que la musique électronique. Pour que les gens soient réceptif au moins pour la scène, je pense qu’il faut aussi créer les conditions d’écoute avec un bon système son : apprécier un morceau techno est lié en grande partie à sa qualité sonore lors de son enregistrement et son écoute. Il y a l’éclairage aussi, la vidéo, … Bref, mettre la techno et les artistes dans les mêmes conditions que n’importe quelle musique.
Ça existe en Vendée, mais avec modération ! Ça manque de concerts sur de vraies scènes. Il faudrait plus de formations aussi, plus de spécialistes du milieu, des disquaires et pourquoi pas une webradio … Et surtout, proposer de la musique électronique de qualité en faisant venir de bons artistes ; les artistes de qualité ne sont pas forcément les superstar.
C’est pas une critique tout ça, parce qu’on pourrait me dire : « bah t’as qu’a le faire si t’es pas content »… c’est juste que c’est comme ça.

 

Quel est ton regard sur la jeune génération qui arrive les bras chargés de contrôleurs et de disques durs ?

Même avec de la volonté, il est parfois impossible d’acheter un studio hardware complet, car c’est toute la « chaîne » qui doit être cohérente, sinon autant utiliser des plug’ins.
Avec la cadence imposée par la dématérialisation, les logiciels tout-en-un, le net, on peut être à la longue dans une démarche de production à tout prix, avoir tendance à rationaliser, utiliser des fichiers prêts à l’emploi et au bout du compte oublier l’expression artistique.

Pour « nous » si je puis me permettre, avec le soin et le temps qu’on a pris à trouver chaque synthé et autre machines à travers le monde, ça relève de la passion et du sacrifice ! A moins d’être plein aux as, tu réfléchis avant de claquer 2000 euros et parfois plus pour un synthé.
Ca ne nous empêche pas d’utiliser aussi des contrôleurs et autres outils virtuels.

Pour du travail en studio, hardware ou software/contrôleur, c’est le choix de chacun. Le mélange des deux, c’est bien ! Pour moi, c’est très inspirant de s’installer dans une pièce gavée de machines mais il y a un côté « routinier » accentué de solitude. Avec des plug’ins et un laptop, tu peux bosser ailleurs, prendre l’air. Ça aide à libérer la créativité.
Pour la scène, c’est clair que c’est plus simple d’amener un ordinateur si on se contente de passer de la boucle audio. Il y’a aussi ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas investir dans du matos mais produisent des choses singulières, personnelles et pour arriver à cela, il faut des connaissances, du travail, de la prise de risque, de l’expérimentation et de la maturation. Et enfin, il y a les puristes dont je fais partie je crois. Mais loin d’être le pire !.

Mais il y a, à mon avis, un vrai problème dans tout ça qui génère des frustrations. Juste un exemple : il n’y a pas de différence entre un DJ qui vient avec une clé USB et une personne qui à préparé un Live, l’aboutissement de plusieurs années de travail, et qui débarque avec 8 ou 9000€ euros de matos en s’inquiétant de l’installation électrique du lieu ou il joue. Les rémunérations sont équivalentes.
Même si c’est un choix de déplacer des machines très chères et que certains bons DJs passent des heures à chercher les perles rares, préparer le bon mix, on est à la limite de la concurrence déloyale !

 

Tu travailles avec quoi comme matériel ?

Yes, parlons un peu de matos !
J’utilise du hardware et du software. J’ai pas mal de synthés / effets / samplers que je connecte à des consoles de mixage analogique. Ensuite, c’est converti et directement routé dans un Mac en ADAT. Je me sert des plug’ins essentiellement pour les effets « créatifs ». Pour le mixage et traitement, l’ordi est équipé d’une carte accélératrice Universal Audio. Leurs plug’ins sont fantastiques !
Ma façon de bosser est périlleuse, à l’ancienne. Mon ordinateur est performant et ma carte d’acquisition fiable (donc MacPro et RME audio ! ) car pratiquement tout se passe en temps réel avec une latence la plus réduite possible. Je n’enregistre la lecture du morceau qu’à la fin, avec un gauche/droit. Il peut y avoir au maximum 32 sources externes en même temps avec des chaînes de plug’ins. La synchro MIDI sur toutes les machines, sans compter parfois 5 ou 6 courbes MIDI d’automation par sonorité, c’est chaud !

 

Quels synthés conseillerais-tu à ceux qui veulent s’y mettre ?

Pour un créatif qui veut investir dans la qualité, je dirais les Elektrons. Ce sont d’excellentes machines, très fiables. C’est une marque qui a compris qu’il fallait intégrer TOTALEMENT leurs hardwares avec les logiciels d’aujourd’hui. Et c’est ce qu’ils font. En plus ça sonne d’enfer, c’est solide et l’ergonomie est quasi parfaite. Il faudra un peu de temps pour la maîtriser mais ça vaut carrément le coup.

Quand les finances iront mieux, ça sera le moment de compléter le setup avec un Dave-Smith-Instruments ou un Moog pour apporter un peu de « moelleux », ou pourquoi pas quelques modulaires. C’est déjà un bon setup !

 

Tu es en train de préparer un Live en ce moment : peux-tu nous en dire plus ?

Effectivement, je prépare un Live d’une heure environ. Je vais essayer de proposer quelque chose dans une pure atmosphère deep-techno, encore plus qu’à travers mes productions sur vinyles, avec des sons et séquences préparés pour la plupart à la main, en interne dans certains synthés.
Je minimise de plus en plus l’utilisation des ordis. Je pousse encore plus loin la connaissance des synthés que je vais utiliser, c’est la condition pour transcender la technique. Pour le moment, je suis en plein « work in progress »… quand j’ai le temps.

 

Pour en savoir plus sur son univers, retrouvez Jérôme Moussion sur son site officiel ainsi que ses pages Soundcloud et Bandcamp.

En écoute ci-dessous, son dernier EP, Lapis Lazuli.